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Les Cris, la suite

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Le blog du journal du lycée Jean Vilar VLA


A la recherche de la nosthelgie perdue : rencontre avec Evan

Publié par Les Cris, la suite sur 6 Septembre 2016, 10:53am

Catégories : #Le Café des Artistes

A la recherche de la nosthelgie perdue : rencontre avec Evan

Evan Grégoire-Izard, ancien élève du lycée Jean Vilar, livre une interview au journal Les Cris à l’occasion de la sortie de son premier livre « Récits nosthélgiques. Pour une géographie intérieure »* (Edilivre, 2016).

Il compose une « géographie intérieure » à travers les représentations et les perceptions des espaces familiers pour dresser une carte littéraire des émotions et des sentiments. Profond et sensible. Un livre à découvrir et à méditer.

Les Cris : Peux-tu te présenter en quelques mots ?

« Je m’appelle Evan Grégoire-Izard, je suis un ancien élève du lycée Jean Vilar. » On croirait presque qu’on commence un entretien d’embauche… J’espère que ce sera plus divertissant, en tous les cas. Mais en même temps, je crois que c’est là l’essentiel, puisque ce sont mes années de lycée à Villeneuve qui légitiment aussi le fait que je fasse l’objet de cet article, dans un journal que j’ai toujours affectionné, et dans lequel j’ai moi aussi écrit quelques textes ; le bon vieux temps ! » (comme Les derniers jours d’Hosny Moubarak à la tête de l’Egypte, La révolution de jasmin, A la table de Montaigne et d’autres articles).

LC : Comment t’est venue l’idée d’écrire ce livre ?

« Formellement, c’est le cadre posé par mon atelier d’écriture à Sciences Pô qui m’a contraint à consacrer un temps quotidien à l’écriture de ce que je ressentais. De façon plus intime, c’est l’expérience du deuil de ceux que l’on aime, ma grand-mère, un ami, qui m’a marqué. La mort est le manque le plus complet, le manque le plus radical, à la fois dans son intensité et dans sa durée. Et si on reprend une idée qui émaille le discours philosophique de Platon à Schopenhauer, l’amour, c’est le désir, le désir c’est le manque.

En ce sens, paradoxalement, je n’ai jamais autant aimé que lorsque ces deux êtres m’ont quitté. Cela, j’avais besoin de l’exprimer. La genèse de ce livre s’inscrit donc dans un contexte chargé, douloureux, mais précisément j’ai tenté à ma manière de faire de ces drames la condition de possibilité d’une réflexion qui m’amène à appréhender le souvenir et les moments passés de façon heureuse.

Je n’aime pas trop faire des références trop pléthoriques, mais, s’il y a une image qui résume parfaitement cette dernière idée, je la dois à la lecture de Thich Nath Hanh : c’est dans la boue que s’épanouit le lotus. Il faut essayer du mieux que l’on peut de ne pas avoir un jugement négatif sur la souffrance, elle qui féconde par contraste la joie. »

LC : Peux-tu nous expliquer le titre de ce livre « Récits nosthélgiques ».

« C’est une question que l’on me pose souvent, à raison, évidemment, puisqu’elle est centrale. D’abord, ça n’aura échappé à personne, le mot ressemble étrangement à nostalgie. Alors pourquoi en utiliser un autre ? C’est que la nostalgie signifie étymologiquement le voyage (ou le retour) douloureux ; on a tous déjà éprouvé cette sensation amère : lorsqu’on se replonge dans des souvenirs, de l’enfance par exemple, au moment où on prend plaisir à se remémorer, on souffre de savoir que ces bons moments sont terminés ; on souffre à l'idée qu’on ne mangera plus de caramels avec sa grand-mère près de la cheminée, qu'on ne nous lira plus d'histoires pour s'endormir...

Alors, pas le choix ! Il fallait inventer un autre mot, pour dire qu’on peut, aussi, simplement éprouver du bonheur dans le souvenir, sans qu’il soit contaminé par la tristesse. On peut penser à une personne que l'on a aimé, et qui n'est plus ; on peut penser à tout ce que l'on a partagé avec elle ; mais au lieu d’en souffrir, on choisit, dans la joie, de s'en souvenir. On peut, comme sur la photo, faire face à l'avenir, tout en regardant sereinement derrière, tout en n'oubliant pas l’hier. La « nosthélgie », c’est le voyage qui charme et apaise. Cessons un peu d’être nostalgiques, et soyons enfin pleinement nosthélgiques ! »

LC : As-tu d’autres projets d’écriture (dans un avenir plus ou moins proche) ?

« J’aimerais arriver à écrire un peu quand j’effectuerai, l’année prochaine, mon année Erasmus au Trinity College, en Irlande. Je suis intimement convaincu qu’il y a une correspondance entre les états d’âme de l’auteur et le lieu dans lequel il habite. On habite un lieu, qui informe à son tour notre imaginaire. C’est un peu ma vision romantique d’une Nature qui se fait l’écho des passions humaines, et qui façonne celui qui sait l’écouter.

Pour tout dire, je pense à mes grands-parents, qui sont de Châteauneuf-du-Pape : je crois qu’au travers d’eux je suis attaché aux terres viticoles, par exemple, celles qui peuplent les paysages de l’univers d’un auteur fantastique comme Giono. Le Sud, c’est mon « beau lac natal » dont je garde l’éternel souvenir. Il me suit jusque dans le regard que je porte sur une ville tentaculaire comme Paris. J’aimerais arriver à le mettre davantage en valeur dans ce que j’écris, en lui dédiant peut-être tout un livre. »

LC : Cela fait maintenant deux ans que tu n’es plus au lycée, quel(s) souvenirs gardes-tu de tes « années lycée » à Jean Vilar ?

« Repenser aux années lycée, c’est une sensation très étrange. C’est une des périodes les plus formatrices de ma vie, où j’ai fait des rencontres déterminantes. A la fois sur le plan amical, bien sûr. Mais aussi sur le plan professoral, avec des enseignants qui m’ont donné le goût des belles choses ; je pense à Mme Combey qui m’a transmis la passion des lettres ; et à Mme Vargoz, qui m’a montré la voie de la philosophie. Quand on comprend à quel point ils se consacrent à leur mission, on ne peut qu’être à l’écoute de ce que les professeurs ont à nous dire.

On n’est pas toujours, évidemment, d’accord avec les positions défendues par certains enseignants. Mais on doit leur être reconnaissant de nous avoir donné, nous, élèves, l’appareil critique qui peut servir, aussi, à contester leurs prises de position. C’est peut-être un vœu pieu, mais je crois sincèrement que l’école réalise encore ce vieil idéal d’autonomie porté par les Lumières : amener un élève à récuser les affirmations de son professeur, qui lui a transmis les outils de la critique, c’est fabuleux.

LC : Peux-tu nous parler de ce que tu fais depuis que tu as quitté le lycée, ce que tu aimerais faire par la suite, cela peut être très instructif pour de nombreux lycéens qui se questionnent sans cesse sur leur poursuite d’études ?

« Le maitre mot c’est de ne pas s’auto-censurer. On peut facilement être dérouté par la multitude de choix qui s’offrent à nous quand on est lycéen. La liberté a quelque chose d’angoissant. Mais en même temps, c’est extraordinaire : en trois ans, la période du lycée, on peut décider de ce que l’on va devenir.

Evidemment, cela engage de plus ou moins gros sacrifices : parfois il faut accepter de travailler le week-end, pendant que d’autres s’amusent… Mais à cet instant où l’on doute de son choix, il faut poser le dilemme en ces termes : le divertissement actuel vaut-t-il que j’y sacrifie toute ma vie future ? Et là, la question ne se pose plus : on se donne à fond dans la voie qui nous séduit le plus ; qu’il soit sportif, académique, artistique, chaque parcours mérite que l’on s’y consacre pleinement pour ne jamais avoir de regrets.

A ma façon, je m’y emploie du mieux que je peux. J’allie ma passion, l’étude de la philosophie, à la raison, un cursus composé de matières « classiques » comme l’économie, le droit, l’histoire etc. Les doubles cursus, en humanités littéraires et scientifiques, avec Sciences po et les universités parisiennes, sont un véritable atout. C’est au croisement des disciplines que l’on peut davantage saisir le réel, le comprendre, et agir pour le transformer.

J’avais longuement hésité avec la prépa, mais finalement, la perspective de passer de nouveaux concours ne m’a vraiment pas séduit. Sciences po offre par ailleurs des possibilités uniques : c’est une université d’excellence pour devenir avocat, magistrat, commissaire de police, haut fonctionnaire, diplomate, économiste, chercheur (en histoire, notamment), et j’en passe.

On peut de surcroît faire le choix de se consacrer à l’étude de disciplines traditionnelles, comme le droit, ou plus récentes, comme la science politique, ou la sociologie ; avec souvent un regard différent porté sur le champ disciplinaire : j’ai par exemple un cours sur « la science politique au défi du genre » avec Réjane Sénac.

La question pour moi se pose finalement dans les mêmes termes qu’au lycée : que faire, à présent ? Dans quoi se spécialiser ? Je me dis, avec Antonio Machado, que « le chemin se construit en marchant » : d’ici un an, le champ des possibles se sera certainement rétréci, en fonction des rencontres, et des études, notamment, que j’aurai faites. »

LC : Quels conseils donnerais-tu aux lycéens ?

« Tout est possible à qui rêve, ose, travaille et n'abandonne jamais » (Xavier Dolan). Tout est dit… ».

Merci Evan pour ce riche entretien accordé au journal. Essaie de nous donner de tes nouvelles de temps en temps. Bon courage pour la suite et à bientôt.

*Pour se procurer « Récits nosthélgiques, Pour une géographie intérieure » d’Evan Grégoire-Izard, c’est ici ou sur le site des éditions Edilive : www.edilivre.com.

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